Les critères ESG : pas les seuls enjeux de l’investissement durable – Partie II

24 novembre 2020 par Olivier B. Ampleman

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Alors que certains s’y intéressent dans une perspective de gestion des risques, d’autres sont plutôt à la recherche de solutions d’investissement qui leur permettront de concilier rendements financiers et impacts positifs sur la société et l’environnement. Quelles que soient les motivations en cause, il apparaît clair, vu l’ampleur de son utilisation, que l’investissement durable n’est pas qu’une mode et qu’il est là pour rester! Voici la seconde moitié d’un article en deux parties traitant du sujet.

Quelle approche favoriser?

L’investisseur intéressé par l’investissement durable doit d’abord identifier ses objectifs avant de pouvoir choisir l’approche qui lui convient le mieux. Désire-t-il surtout minimiser les risques de son portefeuille et améliorer ses rendements dans le temps? Est-il important pour lui d’investir dans des entreprises avec lesquelles il partage un éventail de valeurs et qui exercent leurs activités de manière responsable et durable? Est-ce qu’avoir un impact social ou environnemental est une priorité par rapport aux rendements financiers eux-mêmes?

Une fois ses objectifs formulés, l’investisseur doit se questionner quant à l’approche qui a les meilleures chances de les atteindre, et surtout, sur la façon dont elle y parviendra.

L’effet sur les rendements

S’il est difficile de démontrer hors de tout doute la valeur ajoutée de l’investissement durable sur les rendements, les recherches n’arrivant pas toutes aux mêmes conclusions, il n’est pas non plus prouvé qu’un investisseur doit renoncer à une part de ses rendements en intégrant les facteurs ESG à son analyse. Néanmoins, plusieurs arguments économiques peuvent être formulés pour défendre les deux positions.

D’abord, la prise en compte des facteurs ESG semble parfaitement logique du point de vue de l’analyse traditionnelle, qui cherche à maximiser les rendements et à minimiser les risques. En effet, les compagnies ayant de faibles standards en termes ESG peuvent être soumises à des risques d’affaires bien réels qui peuvent affecter leur profitabilité : amendes liées aux pratiques environnementales, poursuites pour discrimination ou accidents de travail, délaissement de leurs produits et services par les consommateurs, Etc. Après tout, quel investisseur sélectionnerait un gestionnaire qui affirme ouvertement ne pas évaluer les risques dans sa gestion de portefeuille?


Cependant l’action d’exclure des industries en entier de l’univers d’investissement, comme le fait l’investissement socialement responsable (« ISR »), pourrait avoir une incidence négative sur les rendements d’un investisseur. En effet, la valeur d’une action étant la somme de ses bénéfices futurs actualisés avec un taux de rendement approprié pour compenser le risque, et la vente d’un titre n’affectant à première vue pas sa valeur (et non son prix), le fait de délaisser ces titres « non éthiques » pourrait avoir pour effet de simplement transférer du rendement des investisseurs « scrupuleux » à ceux plus « opportunistes ». Pire encore, ces exclusions pourraient causer une diversification non optimale du portefeuille, et la prise de risques non nécessaires. Exclure le secteur des énergies fossiles d’un portefeuille par exemple – ou réduire son poids – peut se justifier si on considère que ses risques sont sous-évalués par le marché, mais il faut être conscient du fait qu’il s’agit d’une prise de position active par rapport aux indices boursiers traditionnels qui eux en contiennent.

Ce problème de diversification de l’ISR pourrait également se faire sentir dans le cas des investisseurs pour lesquels l’investissement thématique et l’investissement d’impact représentent une partie importante du portefeuille. Il convient donc d’être prudent et de garder un œil sur la répartition d’actif globale du portefeuille lorsqu’on utilise l’investissement durable, quoique cela soit vrai pour tout investisseur.

L’impact sur l’environnement et sur la société

Toutefois, la motivation pour plusieurs n’est pas tant de dégager des rendements supérieurs, que d’avoir un impact positif sur la société grâce à leurs investissements. Malgré le fait que cette motivation soit louable, plusieurs personnes se méprennent quant à la façon dont l’investissement durable permet d’y arriver, possiblement encouragés par le marketing de certaines compagnies de gestion d’actifs.

Effectivement, le fait de délaisser une industrie complète de son portefeuille d’investissements n’affecte en rien sa profitabilité (comme l’a démontré l’industrie du tabac). Sauf dans le cas des appels publics à l’épargne (IPO et SEO), les compagnies ne reçoivent aucun capital et ne sont pas avantagées par l’achat du titre par un éventuel actionnaire. Cette stratégie ne semble donc pas avoir d’effet direct sur l’environnement ou sur la société, peu importe le nombre d’investisseurs la pratiquant.


De même, investir dans une compagnie dont les produits ou services sont considérés comme écologiques n’aura pas nécessairement un impact positif sur l’environnement. En effet, l’impact ne sera positif que dans la mesure où l’investisseur fournit du capital auquel la compagnie n’aurait normalement pas accès : en payant les actions plus cher que leur valeur lors d’un appel public à l’épargne (c’est-à-dire que l’investisseur se contenterait d’un rendement inférieur au rendement justifié par le niveau de risque).

Pourtant, cela ne veut pas dire que l’investissement durable ne peut avoir un impact positif sur l’environnement ou la société! Si les dirigeants d’une entreprise n’ont pas à se préoccuper de l’opinion d’investisseurs qui refuseront d’investir dans le titre de leur compagnie quoi qu’ils fassent, il en est autrement de celui des investisseurs actuels et des investisseurs potentiels. Ceux-ci ont une influence soit en faisant du lobbying et en exerçant leur droit de vote lors des assemblées d’actionnaires, soit en transigeant le titre et en causant son appréciation ou sa dépréciation. N’oublions pas que la rémunération de la plupart des dirigeants d’entreprises publiques est liée à la valeur de leur titre (options d’achat, détention d’actions, Etc.). Beaucoup plus facile d’avoir de l’influence sur eux quand on a aussi de l’influence sur la valeur de leur portefeuille… money talks!

Attention au greenwashing

Un autre enjeu qui se présente lorsqu’il est question d’investissement durable est celui du greenwashing, ou écoblanchiment, qui désigne la stratégie adoptée par certaines entreprises de faire des affirmations ou des campagnes de relations publiques trompeuses quant à leurs pratiques environnementales ou sociales afin de mieux paraître. Par exemple, une compagnie qui parraine des organisations venant en aide aux enfants défavorisés en Amérique du Nord, tout en publicisant largement ses efforts, mais qui emploie des enfants dans des usines aux conditions insalubres au Bangladesh pourrait être accusée de greenwashing. Cela est problématique, car les investisseurs sont susceptibles d’être induits en erreur alors qu’ils souhaitaient investir dans des compagnies qui partagent leurs valeurs.

Ce procédé peut également être appliqué par des gestionnaires de fonds qui ne veulent pas voir leur actif sous gestion diminuer, et qui affirment en conséquence que leurs stratégies pratiquent l’investissement durable alors que leurs efforts réels sont minimes. Il faut donc être prudent au moment de choisir le gestionnaire – particulièrement avec les stratégies qui utilisent les approches « Intégration des facteurs ESG » et ISR – et valider que les gestes suivent la parole.

L'arbre qui cache la forêt

Une manière d’éviter le greenwashing est d’analyser les cotes ESG des compagnies. Malheureusement celles-ci peuvent varier drastiquement selon l’organisation qui les confère, en accordant plus d’importance à certaines variables, ou ne tenant pas compte d’autres. Au niveau environnemental, ces cotes peuvent notamment être influencées par l’étendue des émissions de gaz à effet de serre qui sont considérées, selon si elles incluent seulement les émissions directes de la compagnie (Type 1 du GHG Protocol Corporate Standard), ou également les émissions indirectes liées à la génération de l’énergie utilisée (Type 2) et le reste des émissions de leur chaîne d’approvisionnement (Type 3). Ainsi, un manufacturier de téléphones intelligents qui utilise beaucoup de sous-traitants sera avantagé par rapport à un compétiteur qui fait tout à l’interne si seulement le Type 1 est analysé. 

Additionnellement, même si les 3 types d’émissions sont considérés, la cote ESG peut ne pas refléter pleinement l’impact positif qu’ont les produits et services d’une compagnie sur l’environnement si elle se concentre uniquement sur les émissions actuelles, en omettant de considérer également celles que l’utilisation de ces produits et services permet d’éviter. Bâtir un parc éolien ou construire une voiture électrique génère beaucoup de gaz à effets de serre initialement, mais l’objectif est que l’économie future compense le coût initial. Passer outre la myopie comptable est essentiel dans un contexte d’investissement durable.

Donc...

Laquelle devriez-vous choisir? La réponse est personnelle et dépend de vos objectifs, qu’ils soient d’améliorer vos rendements, de gérer votre risque financier ou d’investir dans des compagnies qui partagent vos valeurs. Chacune de ces considérations est légitime, et un investisseur n’a pas à se contenter d’un seul d’entre eux.

Néanmoins, quelle que soit l’approche que vous choisissiez, utiliser l’investissement durable sera certainement positif pour la société. En effet, une attention accrue de la part des investisseurs et du public en général, et l’évitement par les investisseurs des compagnies qui se démarquent par leurs mauvaises pratiques ESG peut être un facteur qui pousse les dirigeants des entreprises à bien se comporter.

D’autre part, plus il y aura de capital investi dans ces stratégies et plus il y aura de pression du public, plus les autorités gouvernementales seront incitées à mettre en place des standards de déclaration des efforts de développement durable pour les entreprises. Comme ce qui est évalué est géré, cela les obligera à s’améliorer.

En terminant, je pense qu’il est important, après avoir souligné le fait que l’investissement socialement responsable n’a aucune influence sur la profitabilité des compagnies, de se questionner quant à qui porte la responsabilité réelle des émissions de gaz à effet de serre : la compagnie ou le client? Les ventes et les profits auront toujours plus d’effet que les transactions boursières. Investir dans des stratégies « vertes » est un bon début, mais cela ne sert à rien si nous ne faisons pas également de meilleurs choix de consommation collectivement!

Nous avons rédigé le présent commentaire afin de vous donner notre avis sur différentes solutions et considérations en matière d’investissement susceptibles d’être pertinentes pour votre portefeuille de placements. Les opinions exprimées dans cet article ne reflètent pas nécessairement ceux de la Financière Banque Nationale. En les exprimant, nous nous efforçons d'appliquer au mieux notre jugement et notre expérience professionnelle du point de vue d’une personne appelée à suivre un vaste éventail de placements. Par conséquent, le présent texte représente notre opinion éclairée et non une analyse de recherche produite par le Service de recherche de la Financière Banque Nationale.

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