Êtes-vous un investisseur ou un spéculateur?

12 mai 2020 par Olivier B. Ampleman

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Depuis le début de la pandémie, notre équipe a eu à plusieurs reprises des questions de clients concernant l’achat de fonds investissant dans le pétrole. Certains d’entre eux considéraient en effet un placement à court terme dans le but de profiter d’un rebond éventuel du cours du baril, celui-ci ayant connu une baisse fulgurante en raison d’une guerre de prix entre l’OPEP et la Russie, puis de la baisse de la demande mondiale causée par la COVID-19. Ce n’est pas une transaction que nous leur avons recommandée, et ce pour deux raisons.

Le motif économique

Acheter du pétrole n’est pas comme acheter une action à la bourse; bien que celui-ci y soit (presque) négocié. En effet, le pétrole est une commodité – un actif réel – et non un actif financier. Il est donc soumis à des contraintes matérielles comme le stockage et le transport, et son marché physique est composé de compagnies énergétiques qui ont les infrastructures pour gérer ces barils, ce qui inclut les entreprises qui le produisent et celles qui le transforment.


De plus, étant donné que ces contraintes sont associées à des coûts importants par rapport à sa valeur, le pétrole occupant beaucoup d’espace, il n’existe pas de fonds se spécialisant dans l’achat et le stockage de barils comme c’est le cas pour les lingots d’or. Les fonds de pétrole offerts sur le marché achètent plutôt des contrats à terme (futures), un produit dérivé transigé à la bourse et permettant d’obtenir une certaine quantité de barils à une date et à un prix prédéterminés. Lorsque l’échéance d’un contrat approche, ils prennent simplement la position inverse, c'est-à-dire vendeur, pour le fermer et ne pas avoir à prendre possession du pétrole. Leur gain ou leur perte est alors calculé sur la différence entre le prix d’achat et le prix de vente.

Malheureusement, l’utilisation de contrats à terme de cette façon rend l’exposition au cours du baril imparfaite puisque son appréciation n’est plus l’unique composante du rendement brut de l’acheteur du fonds. En effet, à mesure que le temps passe, le prix du contrat se rapproche de celui du cours au comptant (spot price) et fournit à l’acheteur une deuxième composante, le roll yield. Dans un marché contango, où les cours des échéances futures sont plus élevés que le cours au comptant en raison des anticipations des participants et des coûts de stockage, cela est problématique puisque le roll yield est négatif.


Ainsi, pour que l’achat soit profitable*, l’appréciation du prix du baril devra être non seulement positive, mais elle devra être supérieure à celle déjà reflétée dans les prix des contrats à terme détenus par le fonds en question. La synchronisation est donc extrêmement importante dans ce genre de stratégie et avoir raison sur la direction du cours au comptant est insuffisant.

Si vous considérez un tel achat, je vous invite à étudier le graphique du fonds que vous souhaitez acheter, et son comportement lors des baisses et rebonds passés du cours du pétrole (par ex. après 2008 et 2014). A-t-il réussi à suivre le cours du baril lors de la hausse? Si ce n’est pas suffisant pour vous en dissuader, vous pouvez également comparer son rendement avec celui des différents indices boursiers. Vous conclurez sans doute que le profil risque-rendement n’en vaut pas la peine.

Il faut également comprendre que la situation actuelle est différente des baisses de prix habituelles puisqu’il ne s’agit pas d’un léger déséquilibre entre l’offre et la demande qui se règlera par un ajustement des prix. Non, pour que le cours du pétrole remonte, il devra y avoir une suspension des confinements et une réouverture de l’économie. La violence du rebond dépendra alors des fermetures permanentes de producteurs qui se seront produites entre temps aux États-Unis et au Canada, permettant d’éliminer plus ou moins rapidement les excédents de stocks et de potentiellement causer des déficits d’approvisionnement. D’ici là, il est possible que les prix des contrats à court terme connaissent de fortes baisses, voire qu’ils descendent au-dessous de zéro en raison d’un manque de liquidité comme cela a été le cas en avril pour les contrats de mai du WTI (West Texas Intermediate) et du WCS (Western Canadian Select), et que ceux qui les détiennent en souffrent.

La justification philosophique

Cela m’amène à la deuxième raison pour laquelle notre équipe ne recommandera pas à nos clients l’achat de ce type de fonds : nous conseillons nos clients sur la gestion de leur patrimoine et de leurs investissements, nous ne pratiquons pas la spéculation.

« Une opération d’investissement en est une qui, après analyse approfondie, a démontré que le capital était en sécurité et qu'un rendement adéquat était prévisible. Les opérations qui n’ont pas rencontré ces exigences sont spéculatives. »

– Benjamin Graham

Prendre une position dans des commodités pour diversifier le portefeuille ou pour couvrir des risques déjà existants est bel et bien un investissement. Mais acheter un actif financier rapidement, en se fiant uniquement à un graphique de prix historiques sans tenir compte du caractère industriel et des facteurs économiques, et sans considérer comment l’actif s’intègre à son portefeuille, c’est spéculer. C’est prendre des risques substantiels sans peut-être même être conscient de l’existence de ceux-ci. Cela se rapproche plus du jeu de hasard que de l’investissement.


Investir comporte toujours une part de risque et un investisseur doit être conscient que la valeur de son portefeuille ne connaîtra pas une hausse constante et sans volatilité. Toutefois, lorsqu’effectué correctement en profitant des bénéfices de la diversification et en respectant son profil, il peut avoir confiance que l’investissement lui permettra d’accroître son patrimoine à long terme. Ceux qui « jouent à la bourse » ne peuvent en dire autant.

Le but de cet article n’est pas de juger ou de critiquer la spéculation, celle-ci ayant son utilité dans le maintien de marchés financiers liquides et efficients. Si vous voulez spéculer, soyez cependant conscients que cela comporte des risques et vous expose à des pertes potentielles.

Tôt ou tard, le prix du baril réaugmentera. Les seules questions en suspens sont de savoir s’il remontera suffisamment rapidement pour que vous puissiez en profiter, et si vous souhaitez réellement prendre ce pari.

En espérant que cet article vous ait aidés à mieux comprendre le fonctionnement des fonds de pétrole et la différence entre investir et spéculer. Si vous souhaitez avoir de l’aide dans la gestion de votre patrimoine et de vos investissements, n’hésitez pas à communiquer avec notre équipe et il nous fera plaisir d’en discuter avec vous!

 

*Notez que pour les fonds offrant un rendement total, celui-ci comporte une composante supplémentaire, soit l’intérêt sur le collatéral servant à investir dans les contrats à terme. Malheureusement, dans l’environnement de taux d’intérêt actuel, celui-ci ne suffit généralement même pas à payer les frais de gestion des fonds.

Texte des notes légalesNous avons rédigé le présent commentaire afin de vous donner notre avis sur différentes solutions et considérations en matière d’investissement susceptibles d’être pertinentes pour votre portefeuille de placements. Les opinions exprimées dans cet article ne reflètent pas nécessairement ceux de la Financière Banque Nationale. En les exprimant, nous nous efforçons d'appliquer au mieux notre jugement et notre expérience professionnelle du point de vue d’une personne appelée à suivre un vaste éventail de placements. Par conséquent, le présent texte représente notre opinion éclairée et non une analyse de recherche produite par le Service de recherche de la Financière Banque Nationale, ou une recommandation légale.

Les rendements présentés le sont uniquement à titre illustratif et éducatif et ne représentent pas des promesses de rendements.

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